Blotties depuis 2008 à l’arrière d’un bâtiment lui-même chargé d’histoire – l’ancienne Fonderie de la SACM – les archives de la Ville de Mulhouse semblent cacher leurs secrets, mais elles sont ouvertes à tous : pas même besoin de s’annoncer. En ce matin de janvier, Robert a débarqué de son village du Sundgau. Il s’adresse à Laetitia, la présidente de salle, derrière le comptoir. Peu de temps après, Bakary, magasinier, sort de l’arrière-boutique et lui apporte sur un chariot un ensemble de documents reliés : les délibérations du conseil municipal de Mulhouse dans les années 1920.
Robert y déniche très vite ce qu’il cherche : le débat sur le contrat passé par la mairie avec les autorités militaires pour la mise à disposition, à titre provisoire, de la caserne Lefebvre afin d’héberger des familles très modestes. C’est là, et très précisément « dans la chambre 149 b de la caserne », que le père de Robert a vu le jour en 1928. « Il m’avait dit, nous, on était pauvre, on a été soutenu par l’administration » , relate ce chef d’entreprise retraité, qui a « entrepris d’écrire l’histoire de la famille, en images et en textes. C’est une histoire tumultueuse avec beaucoup de secrets. J’ai fouillé toutes les boîtes à chaussures de la famille ! » Ce livre, il le destine à ses quatre enfants, et c’est sa femme, généalogiste amateur, qui l’a « traîné » aux archives, « pour les fiches domiciliaires ». « Tout ça, c’est Sherlock Holmes, le plaisir est plus dans la recherche ! », sourit ce chercheur amateur mais obstiné.
Robert, ancien dirigeant d’entreprise, écrit une histoire de la famille, « et c’est tumultueux », confie-t-il. Dessin Bearboz
« Les fiches domiciliaires : une source extraordinaire pour les historiens et les généalogistes »
Ah, les fiches domiciliaires ! Éliane Michelon, qui règne là sur 9 kilomètres linéaires d’archives, confirme qu’elles sont parmi les documents les plus demandés. « Une source extraordinaire pour les historiens et les généalogistes ! » Et une spécificité de l’Alsace-Moselle, une tradition germanique. « C’était une obligation de déclarer son domicile, en mairie. Les fiches sont rédigées au nom du père de famille, on y trouve la liste de tous les membres de la famille, et même la confession. Les plus anciennes remontent à 1890. » En Alsace, « on a cessé de tenir ces fichiers à jour au début des années 1970, mais certains continuent à venir se déclarer », remarque Éliane. Née à Mulhouse, la directrice des lieux a fait des études d’histoire jusqu’au DEA, a poursuivi avec des études d’archivistique. Elle est entrée aux archives de sa ville en 1998. « J’ai toujours voulu faire ça, les vieux papiers, c’est l’histoire des gens. »
Nathalie, enseignante aux Coteaux, est venue consulter les plans de son ancienne école, Louis-Pergaud. Dessin Bearboz
Nathalie : « Je cherche des plans de l’ancienne école »
Ce n’est pas son histoire familiale que Nathalie est venue rechercher aux archives, mais plutôt la géographie de son école. Enseignante aux Coteaux, à la nouvelle l’école Claire-Roman, elle travaille avec ses CE1, et un architecte, sur deux établissements, l’ancien (Louis-Pergaud) et le nouveau. C’est la première fois que cette instit’ met les pieds ici. « Je cherche des plans de l’ancienne école – ceux de la nouvelle sont encore au cadastre – mais aussi des plans de la ville pour montrer aux enfants qu’avant à cet emplacement, c’étaient des champs. »
De la recherche en chimie à la généalogie
Amandine est plus habituée des lieux. Son métier : généalogiste familiale professionnelle. Une nouvelle vocation, découverte lorsque son handicap l’a empêché de poursuivre son travail dans la chimie, déjà dans la recherche. Cette habitante de Petit-Landau a suivi les cours de l’Académie européenne de généalogie et s’est installée à son compte il y a deux ans et demi. Son domaine : « les recherches à la demande des familles ». Ce jour-là, elle est accompagnée d’une stagiaire, Tyméa, 20 ans, étudiante en 3e année de droit, avec qui elle travaille sur les droits des femmes. Et plus précisément, les femmes propriétaires, au XIX e siècle. « On a pris deux exemples. » Là, elles scrutent un document cadastral pour trouver une maison ayant appartenu à l’une d’elles, en 1830. C’est une émission de télé qui a donné à Tyméa l’envie de fouiner dans les archives. « Le droit m’intéresse, mais j’adore l’histoire et j’essaie de m’instruire ! »
Édith : « On apprend l’histoire de la ville et de l’Alsace, qu’on nous a jamais apprise à l’école »
Sur la table voisine, dans la salle de lecture, Édith a déployé son mètre de couturière. Elle va mesurer un sceau de Guillaume II de Ribeauvillé et le parchemin qui lui est rattaché, un acte de partage d’un fief, issu d’un fonds privé. Pour aplanir le document, elle utilise un tout petit coussin lesté, accessoire typique des archives. Édith travaille bénévolement pour l’ association Sigilla, une base de données internationale qui recense les sceaux. « Un sceau, c’est une authentification, c’est surtout une tradition de famille, qui remonte avant l’an mille », relève cette retraitée cernéenne qui s’occupe plus précisément de ceux de Mulhouse. Elle les collecte, les photographie, les décrit. « Il y en a déjà plus de 2000. » À travers ces objets et leurs traces, « on apprend l’histoire de la ville et de l’Alsace, qu’on nous nous a jamais apprise à l’école », remarque Édith. Pour elle, les archives, c’est une habitude. « En principe, je viens tous les mardis matin. »
Le résultat à la mi-temps du match…
« Notre salle de lecture est très fréquentée, c’est rare qu’il n’y ait personne », assure Éliane Michelon, la directrice des archives, qui constate actuellement un « marketing de la nostalgie » et voit parfois des gens qui tout à leur quête, perdent un peu la tête. Mais lorsqu’on la questionne sur la demande la plus insolite – et précise — qu’on lui ait jamais faite, elle n’hésite pas : « On m’a demandé le résultat à la mi-temps d’un match de foot en 1921. » Et elle avait trouvé la réponse ! « Dans un journal. » Même si elle ne sait plus de quel match il s’agissait et qui avait marqué le but décisif.
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